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UNE ÉCOLE DE THÉOLOGIE - PRéSENTATION Des Œuvres Complètes de Charles Journet

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            L’œuvre maîtresse du cardinal Journet demeurera la somme d’ecclésiologie qu’est L’Église du Verbe incarné, contribution qui marque la théologie du XXesiècle par son ampleur, sa puissance spéculative, sa profondeur contemplative, ses ouvertures novatrices. Les cinq premiers volumes des Œuvres Complètes lui sont consacrés. 

Mais l’œuvre de Journet ne se réduit pas à L’Église du Verbe incarné. Les Œuvres Complètescomporteront une quinzaine d’autres volumes, qui suivront la chronologie sur près de soixante ans, de 1916 à 1975. Les éditeurs ont choisi d’en commencer la publication non par les premiers volumes, qui concernent les années de formation, mais par des œuvres de la maturité du théologien.

Le volume X (1938-1943) couvre les premières années de la seconde guerre mondiale, – et les années qui l’ont immédiatement précédée, mais pendant lesquelles Charles Journet n’a pas publié de livre, tout occupé qu’il était à la préparation du premier tome de L’Église du Verbe incarné, qui est terminé dans les premières semaines de la guerre et qui ne pourra paraître qu’en 1941. Avec le volume XI (1944-1947), nous avons ainsi l’ensemble des œuvres de guerre de Journet, et un peu au-delà. On ne s’étonnera pas d’y trouver deux ouvrages directement appelés par les événements du moment : Vues chrétiennes sur la politiqueparu en 1942 au Canada (vol. X, p.27-73), qui est l’ébauche (et le complément) des grands textes rassemblés dans Exigences chrétiennes en politiqueen 1945 (vol. XI, p.433-958). 

Paradoxalement (au moins en apparence), ce qui donne la clef de ces deux volumes, ce qui en fait l’unité en profondeur, se trouve dans un petit livre, un petit chef d’œuvre, qui semble totalement étranger aux vicissitudes et aux désastres du temps : Connaissance et inconnaissance de Dieu(1943). Une phrase de l’Avant-propos daté de février 1943 le suggère en quelques mots, mais elle trouve des échos dans l’œuvre toute entière de Journet : « C’est vrai qu’on ne peut parler de Dieu. Mais aussi, qu’on ne peut non plus se taire de lui. Son Nom est caché sous tous les mots. Il m’est impossible de dire quoi que ce soit sur le problème du mal qui n’engage l’idée que je me fais de Dieu, et comment oserais-je dire qu’elle est suffisante ? » (vol. X, p. 241) Plus tard, dans son livre sur Le mal, essai théologique, Journet situera l’une par rapport à l’autre la connaissance de Dieu et la connaissance du mal : « La loi de ces deux connaissances n’est pas de se détruire entre elles mais de s’approfondir l’une l’autre d’un même mouvement. Elles sont complémentaires. Elles sont comme les deux points extrêmes d’une circonférence grandissante : plus l’un s’élève plus l’autre s’abaisse. Cette vue, qui n’est paradoxale qu’en apparence, […] crée la perspective dans laquelle, qu’on le veuille ou non, se situe, et finalement se juge, toute tentative de connaître le mal. » (Le mal, DDB, 1961², p.20)

Cela nous laisse deviner un peu à quel point de vue et dans quelle lumière Charles Journet voyait la tragédie qui recouvrait le monde, et les abîmes, cachés à la plupart de ses contemporains, qu’il y discernait et qu’il ressentait au plus profond de lui-même. 

Que Journet ait écrit le Saint Nicolas de Fluede 1942 (vol. X, p. 75-236) et traduit les Dernières méditations de Savonarole (1943, vol. X, p.331-434) à un moment où se posaient de façon aiguë des questions comme celles de la neutralité (la neutralité de la Suisse ne pouvait signifier pour lui neutralité morale) ou du rapport entre l’obéissance et l’exercice de l’autorité n’est pas sans signification profonde. « J’ai traduit, en 1943, la Dernière méditationde Savonarole, pour magnifier la transcendance et la pureté de l’Église, oubliée non certes par son souverain pontife Pie XI [Pie XII ?], mais par le fascisme ou le pro-fascisme de trop de prélats ; […] (En ce temps-là, certains tentaient, chez nous, de se prévaloir de Nicolas de Flue pour empêcher, au nom de la neutralité suisse et du salut de la patrie, de stigmatiser les monstruosités du nazisme.) » (X, p.351) À leur manière, ces deux livres se situent au point de rencontre entre la paix immuable des choses de Dieu et l’histoire dramatique des hommes, où jaillissent les questions au milieu desquelles l’Église, qui est sans péché mais non sans pécheurs, marche vers la patrie.

Ces questions et leurs enjeux, nous les retrouvons au début d’Exigences chrétiennes en politique : « S’il ne veut pas se faire l’instrument inconscient de forces ténébreuses, trop perfides hélas pour ne pas en appeler elles aussi, mais dans le dessein de le séduire, aux principes d’autorité et de discipline, s’il ne veut pas trahir la cause du temporel-chrétien et renoncer à une “intelligence chrétienne du profane”, le fidèle sera tenu suivant la mesure de ses forces de repenser à chaque instant dans la lumière chrétienne toute la marche du monde, du monde concret où il se débat. Son devoir, il le sait, est à la fois de se soumettre aux autorités comme le veut saint Paul (Rom., 13, 1) et de ne pas adorer l’image de la Bête comme l’exige saint Jean (Apoc., 13, 15). Discernement qui ne s’opère que dans l’angoisse. » (XI, p.437) « Au principe de ce témoignage, il y a la certitude proprement chrétienne que notre monde est digne d’amour, qu’il valait la peine d’être créé, puis lavé de ses souillures, qu’il sert les destinées de la grande Église, qui est le corps mystique du Christ, et que, s’il n’était pas meilleur qu’il durât, Dieu le ferait sauter tout de suite. Il y a une confiance obstinée dans la force de diffusion de la vérité, dans les ressources de générosité de l’âme humaine, dans la fructification du travail du temps. Il y a la persuasion qu’au terme de l’histoire, l’œuvre culturelle des hommes, décantée, confluera elle-même dans l’éternité pour parer les nouveaux cieux et la nouvelle terre. » (XI, p.438)

Destinées d’Israëlest un autre livre majeur né de la guerre. S’il est avant tout un grand livre de résistance spirituelle – publié seulement en 1945, il est commencé en 1942, « pour protester, avec toute la force d’un cœur catholique, contre la plus barbare des persécutions qu’[Israël] ait encore connue, et pour, au nom même de ce que nous avons de plus cher, de notre foi, lui rendre hommage au temps de ses outrages » (XI, p.26) –, il est aussi comme la première arche de la vaste théologie de l’histoire du salut envisagée par Charles Journet comme une partie essentielle de son traité de l’Église.

Cette théologie de l’histoire du salut, dont l’idée mûrit en lui depuis longtemps, Journet en posera les fondements épistémologiques dans Introduction à la théologie(XI, p.1054-1118) et commencera à l’édifier selon toutes ses dimensions dès les années d’après-guerre (elle est recueillie dans les volumes IV et V des Œuvres Complètes).

L’insertion de l’œuvre de Journet dans le temps se manifeste également à travers la revue Nova et Vetera, qu’il a fondée et dirigée pendant cinquante ans. Nova et Veteraest vraiment à son image et fait corps avec son œuvre. Aussi les Œuvres Complètesrecueillent-elles en une section spéciale – à côté des livres et brochures, des articles et préfaces, et des autres témoignages – ce qui concerne la revue ; on y trouvera, outre le sommaire de chaque numéro (composé par Journet), les textes que le théologien y a publiés et qui ne sont pas repris dans d’autres ouvrages, en particulier les bibliographies où il présente, éclaire et juge dans une lumière de sagesse les publications contemporaines : théologie, philosophie, exégèse, mystique, art, histoire, etc. C’est non seulement une source considérable d’informations, mais une part essentielle du travail du théologien, dans sa fonction sapientielle, que l’on trouve rarement assumée avec une telle ampleur. Deux exemples : on ne peut ignorer sa recension de Chrétiens désunisdu P. Congar en 1938 (X, p. 496-500) ; les questions d’exégèse font l’objet de nombreuses recensions, en particulier autour de la présentation de l’encycliqueDivino afflante Spiritu(X, p.680-681), mais le sens de l’Écriture est abordé à maintes reprises, comme par exemple à propos de Claudel et de ses commentaires bibliques.

Ces volumesne forment pas une masse de textes dispersés et dispersants, rassemblés en un tout accidentel. Ce serait déjà un grand profit d’avoir ainsi accès à une quantité de textes devenus difficilement accessibles. Mais il y a plus. Il y a une unité que les Œuvres Complètesen tant que telles contribuent à manifester.

Nous en avons évoqué plus haut le principe, à propos des deux volumes de guerre ; ce principe vaut pour l’ensemble de l’œuvre du théologien. Dans l’Avant-propos à Connaissance et inconnaissance de Dieu, déjà cité, Journet écrit encore : « Le mystère de Dieu donne leur profondeur à tous les autres. C’est selon que j’entre en lui qu’ils commencent de prendre pour moi leurs dimensions » (X, p. 239). Il pose ainsi, à l’instar de saint Thomas d’Aquin, le mystère de Dieu transcendant comme le « sujet » de la théologie ; non pas comme l’objet d’un traité spécial à côté (ou en tête) d’autres traités (christologie, sacramentalité, ecclésiologie, etc.), mais comme « la cime infinie, à partir de laquelle [tout] s’éclaire » (X, p.247).

C’est à partir de là que se perçoit et se comprend le caractère organique et différencié de toute son œuvre théologique. Prise dans sa totalité, sa diversité et son unité, telle que les Œuvres Complètesnous la restitue dans une édition remarquablement préparée, l’œuvre de Journet se présente véritablement comme une école de théologie.

C’est aussi un regard renouvelé sur Charles Journet, que les Œuvres Complètesnous permettent de porter. Elles nous donnent accès non seulement au théologien puissant que l’on croit connaître, mais aussi en dialogue constant avec les théologiens et les auteurs contemporains ; et elles nous introduisent tout à la fois au spirituel, au pasteur d’âmes, au pédagogue, à l’ami des artistes, à l’homme de culture. Les trois sagesses, qui structurent son Introduction à la théologie, rayonnent sur toute son œuvre, sans confusion des plans, mais dans une unité vivante et ordonnée.

« Le silence de la contemplation – écrit-il dans Introduction à la théologie(vol. XI, p.1154) – est pareil à cet extraordinaire silence du Colisée, qui n’abolit pas, mais qui au contraire condense en lui la clameur diffuse de la ville, et celle des siècles, et celle du monde, pour en révéler le drame suprême. »

fr. Michel Cagin, o.s.b.

[1] Charles JOURNET, Œuvres Complètes, vol. X (1938-1943) et vol. XI (1944-1947), Lethielleux-DDB, 2010, 751 p. et 1326 p.Notons que le volume couvrant les années 1944-1947 avait paru précédemment comme le 9ed’une répartition en 15 volumes. Une modification du plan de publication, porté à 21 volumes, en fait désormais le volume XI. Le contenu n’en est pas modifié. Il a été présenté dans Nova et Vetera, 2007 / 4, p.457-459. Nous y renvoyons le lecteur.

[2]  Cf. Cardinal Georges COTTIER, « Destinées d’Israël : un livre de Charles Journet à redécouvrir », dans Istina, 2010, p.301-308.

[3]  Chaque texte a fait l’objet de vérifications historiques, complétées par un examen comparatif des diverses publications et éventuellement par le recours aux manuscrits lorsque cela était nécessaire et possible.

 

UNE ÉCOLE DE THÉOLOGIE - Les Œuvres Complètes de Charles Journet (2)

            Les volumes X et XI des Œuvres Complètes de Charles Journet couvraient la décennie 1938-1947, qui avait vu paraître les premiers ouvrages majeurs du théologien, et sa théologie s’affirmer, en devenir, comme l’une des œuvres maîtresses de la réflexion chrétienne au XXesiècle.

            Quatre volumes (XII à XV) rassemblent l’œuvre de la décennie suivante (1948-1958)–  période non moins riche en événements, en questions et en débats, au plan de l’histoire du monde comme de la vie ecclésiale. Pendant ces années paraissent aussi le tome II de L’Église du Verbe incarné(volumes II et III des Œuvres Complètes) et une seconde édition augmentée du tome I, tandis que se prépare le tome III (volume IV des Œuvres Complètes), qui ne sera publié qu’en 1969.

            Ce sont pour Charles Journet des années de labeur intense et fécond, des années de maturité.

            LesŒuvres Complètesne nous donnent pas seulement accès à l’ensemble des écrits de Charles Journet, dont beaucoup sont devenus inaccessibles par ailleurs – alors que parmi eux se trouvent des études majeures –,  elles contribuent à nous révéler l’unité organique et différenciée d’une œuvre qui embrasse tout le domaine de la théologie et porte sa lumière jusque dans le champ de la culture et des choses de la cité.

La fascination du mystère de Jésus

            Le premier livre publié de cette décennie, outre le volumineux tome II de L’Église du Verbe incarné, est Vérité de Pascal (XII, p.21-229), livre peu souvent cité, largement méconnu. Il prolonge, d’une certaine manière, l’Introduction à la théologie (cf. XI, p. 959-1162) et cache comme elle, sous des dehors objectifs et didactiques, une part d’autobiographie intellectuelle et spirituelle. 

            « Le livre sur Pascal – écrit René Mougel dans l’introduction au volume XII – ne doit rien aux débats littéraires ni à l’histoire du jansénisme. Le théologien a intitulé Vérité de Pascalce travail attaché à intégrer et ajuster à la théologie la pointe ardente de l’apologétique pascalienne. Ce lui est l’occasion, tout en rectifiant par la doctrine de saint Thomas la conception janséniste, de poser la question du péché originel dans des dimensions à la fois théologiques et existentielles autrement plus profondes que les débats de l’époque où cette question était le plus souvent bloquée dans le cadre des hypothèses scientifiques sur l’origine de l’humanité (évolution, monogénisme, polygénisme, etc.) » (XII, p.11)

             Le sujet et le but de ce livre est de présenter l’esquisse d’une apologétique chrétienne, d’en indiquer les grands thèmes et le mouvement. Le terme d’apologétique, sinon la notion et la réalité à quoi elle correspond, ne paraîtra peut-être plus au goût du jour. Il appartient pourtant à la plus authentique et la plus ancienne tradition chrétienne. Il manifeste la nature sapientielle de la théologie en ses différents visages et ses tâches multiples. 

            Plus particulièrement, Charles Journet, dans ce livre, s’attache à l’apologétique concrète et pratique, celle qui cherche à éveillerles cœurs à la foi (de ces pages on rapprochera, dans le même volume, la brochure intitulée La naissance de la foi, p.273-293), à illuminerplus qu’à défendre. Il témoigne par elle de la dimension missionnaire et pastorale inhérente à la théologie, il met en lumière son principe, qu’il définit comme « la fascination du mystère de Jésus » (XII, p.151).

            « La fascination du mystère de Jésus », n’est-ce pas en définitive ce qui donne son sens le plus profond et son unité à la vie comme à l’œuvre de Charles Journet, ce qui aimante son amour de l’Écriture, que par la théologie il cherche à « mieux lire », son amour de l’eucharistie et son amour de l’Église ? N’est-ce pas ce qui confère à sa théologie cette tonalité et ce climat si particuliers qui la font sortir du cercle étroit des théologiens.

            On verra désormais, dans l’œuvre publiée de Charles Journet, son souci ancien d’éveiller les hommes aux choses divines et d’ illuminer leurs cœurs s’affirmer avec une urgence nouvelle.

L’Évangile qui continue

            DansLes sept paroles du Christ en croix qui ouvrent le volume XIII (1952-1954), c’est bien le mystère de Jésus qui se dit à travers ses dernières paroles. 

            « Les sept paroles de Jésus en croix font entrer dans le drame d’un Dieu crucifié pour le monde. Chacune d’elles découvre un aspect de ce mystère unique, passant toute parole, capable d’illuminer toutes les agonies des hommes et des peuples. Entrer dans ce mystère par un peu de contemplation silencieuse, c’est le seul moyen de l’honorer, et de donner, à son âme à soi, la dimension de la profondeur. Tout ce qu’on peut en écrire pour le faire aimer, hors ces sept divines paroles, on voudrait, après coup, le brûler. Noël 1951. » (XIII, p.23)

            La méditation sur les paroles de Jésus dans l’Évangile, au seuil de ce livre (« Les paroles du Verbe », p.27-34), conduit le théologien à accueillir une nouvelle définition de l’Église – alors que dans le deuxième tome de L’Église du Verbe incarné qui venait de paraître il avait rassemblé les éléments d’une définition rigoureuse et complète –, «  l’Église, c’est l’Évangile continué ».

            « Les paroles où Jésus déclare dans l’Évangile ce qu’il fait de ses amis continuent de s’accomplir au cours des âges. Paroles charnelles, qui ne retentissent qu’une fois au-dehors mais qui sont le prototype de paroles secrètes, spirituelles, qui s’emparent du cœur des saints. Il y a toujours désormais de vrais pauvres en esprit, de vrais affamés de justice, des cœurs purs. Il y a toujours des hommes pareils au marchand qui a trouvé une perle de grand prix. Il y a toujours des hommes sur qui les béatitudes et les invitations du Sauveur fondent comme un aigle sur sa proie ; des hommes qui sont changés en paroles du Sauveur, comme le bois est changé en feu. C’est cela les saints. » (XIII, p.30)

            On pourrait dire : c’est cela la fascination du mystère de Jésus.

            Charles Journet en tire la conséquence : « On comprend aussi ce qu’est l’Église. L’Église, c’est l’Évangile continué. C’est la plus simple, et peut-être la plus belle de ses définitions. » (XIII, p.31)

            « L’Église ou l’Évangile qui continue » est le titre donné à la version française originale de l’intervention de Charles Journet à la « Mission de Milan », à laquelle il avait été convié en 1957 par Mgr Montini, alors archevêque de Milan. Cette intervention est reprise dans le volume XIV (XIV, p.409-422). À la fin, Journet explique d’où lui est venue cette définition de l’Église.

            « Je ne l’ai pas inventée de moi-même. [...] Elle me vient d’un ami, d’un prêtre, qui était à ce moment-là vicaire d’une grande paroisse à New York. Il s’occupait des noirs. Il avait été appelé à la prison auprès d’un jeune noir de 25 ans, qui, une heure plus tard, allait être électrocuté, parce qu’il avait assassiné sa maîtresse. Après la confession, ce pauvre jeune homme lui dit : ‘– Père, j’ai gâché toute ma vie, je n’ai rien su apprendre, je ne sais rien. Il n’y a qu’une chose que je sache faire : cirer les souliers. Permettez-moi de cirer vos souliers !’ Et sans attendre de réponse, ce pauvre garçon se jeta à genoux par terre et, crachant dans ses deux mains, il se mit à frotter les souliers du prêtre qui venait de lui donner l’absolution. Mon ami, bouleversé, restait immobile et silencieux. Et c’est alors que lui vint cette pensée, comme un éclair : « Mais c’est Madeleine aux pieds de Jésus ! C’est l’Évangile qui continue ! » (XIV, p.421-422)

Pour un dialogue œcuménique

Tout au long de ces années où Charles Journet poursuit la publication et l’élaboration de son grand traité sur l’Église, d’autres écrits ecclésiologiques qui n’entreront pas dans L’Église du Verbe incarnéviennent le compléter de multiples manières qui ne sont pas accessoires.

            Le livre sur la primauté de Pierre– Primauté de Pierre dans la perspective protestante et dans la perspective catholique (XIII, 169-273) – est une réponse au théologien luthérien Oscar Cullmann, pour qui Journet a une « singulière estime » (XIII, p.173) et avec lequel il entretiendra par la suite un important dialogue. Cet ouvrage donne explicitement à la réflexion théologique de Charles Journet sa place et sa portée dans un dialogue œcuménique exigeant, dont il expose en introduction la nature et la finalité. 

            Journet cite d’abord longuement Oscar Cullmann avec qui il s’accorde sur le fond pour définir les lois et les objectifs du dialogue.

            « De fait – écrivait Cullmann –, c’est en n’esquivant pas ce qui sépare qu’on sert la cause de la compréhension mutuelle. Là où, sachant qu’on invoque le même nom, on fait un effort sincère pour s’écouter les uns les autres, on n’a pas à redouter la discussion des thèmes sur lesquels, à vues humaines, une entente est impossible. Nous constatons souvent, au cours de conversations entre représentants des diverses confessions, que les deux partenaires s’efforcent anxieusement de ne parler que des questions pour lesquelles il existe une base commune de discussion ; les autres sont intentionnellement éludées, bien que presque toujours l’entretien arrive nécessairement à un point où cette dérobade cesse d’être possible. C’est alors qu’on devrait remonter aux raisons pour lesquelles on n’a pas de base commune, non pas, encore une fois, pour se combattre, ni dans le dessein illusoire de se convertir, mais pour s’écouter. » 

            Mais Journet remarque qu’avec « cette fraction du protestantisme qui veut confesser la divinité du Christ et une certaine inspiration divine de l’Écriture », il y aune « base commune ». C’est « le Christ et l’Écriture ». La divergence, elle est « entre deux manières de comprendre le mystère de Jésus, entre deux manières de lire l’Évangile ». 

            Et puis il va plus loin :

            « Ensuite, vaudrait-il bien la peine de mettre à nu les divergences entre catholicisme et protestantisme à seule fin de ‘s’écouter’ ? Cela ne nous suffirait vraiment pas. Comment s’empêcher de penser aux jeunes qui ont encore leur choix devant eux, comment s’empêcher de penser aux grandes âmes toujours libres qui cherchent la vérité comme une source dans le désert, et qui pour la rejoindre demeurent capables de briser toutes les fatalités de leur milieu ? N’est-ce pas pour ceux-là qu’il faut parler et écrire ? »

            Enfin, dernière ouverture :

            « Et puis, resterait-on disciple d’Augustin et de Thomas d’Aquin si l’on n’espérait pas pouvoir prendre occasion précisément de la contestation où est une vérité pour la porter dans plus de lumière et rendre un témoignage chaque jour moins imparfait à une révélation qui nous apparaît chaque jour plus ineffable ? » (XIII, p.174)

            Ce nouveau livre – et le dialogue lui-même dont il est le fruit – est ainsi l’occasion, en reprenant les données du premier tome de L’Église du Verbe incarné qui éclairent « le problème évangélique de la primauté de Pierre », d’ « essayer de les amener à un point d’explicitation plus définitif » (XIII, p.174).

            

Divulguer, non vulgariser

            L’abrégé des deux premiers tomes de L’Église du Verbe incarné publié en 1958 sous le titre Théologie de l’Église,et qui occupe dans la présente édition une grande part du volume XV, répond lui aussi au souci qui habite le théologien : « rendre la doctrine plus accessible, non l’appauvrir ; divulguer, non vulgariser » (XV, p.23). 

            Théologie de l’Église est un abrégé de L’Église du Verbe incarné,« non un autre livre », affirme l’auteur, en ce sens que les perspectives fondamentales de son ecclésiologie sont ici conservées. Et pourtant Journet note ensuite les points où ce travail a permis corrections et approfondissements, en sorte que l’on peut aussi considérer ce livre comme une étape nouvelle dans l’élaboration théologique elle-même. Les modifications apportées ne relèvent pas seulement de la pédagogie dans l’exposé, elles touchent un ordre destiné à mieux manifester, à travers l’exposition discursive et complexe propre au savoir théologique, la réalité d’un mystère « auquel le silence de la contemplation est seul capable de restituer son absolue simplicité : le mystère de l’Église qui est la maison de Dieu, le Christ répandu et communiqué, l’Évangile continué » (XV, p.24-25).

            « L’ordre de l’ensemble a été en partie modifié : cela a permis de mettre en première place certaines valeurs, comme la propriété et la note de sainteté. On a simplifié les indications concernant la grâce christique et développé ses modalités sacramentelles. Au lieu de rattacher fatalement l’origine des déviations religieuses à la culpabilité, on a cru devoir laisser une place, dans certains cas, à la simple erreur. [...] On a modifié la présentation de l’islam. » (XV, p.23-24) 

            Ce sont aussi les questions de l’appartenance à l’Église des non-catholiques et des non-chrétiens qui sont reprises avec une attention renouvelée : elles seront bientôt au centre des discussions préparatoires au concile, au cœur du concile lui-même.

            Il est un sujet sur lequel Journet laisse les perspectives ouvertes : celles de l’histoire du salut. « On ne pouvait songer à résumer ce qui nous reste encore à dire sur la théologie de l’histoire du salut, et donc sur l’Église en sa préparation avant le Christ, et en sa consommation et éclosion dans la Patrie, le traité de l’Église s’achevant normalement en celui des fins dernières. » (XV, p.24)

Une ecclésiologie en déroute ?

            Charles Journet travaille alors à ce nouveau livre de son traité, dont une première section (« Essai de théologie de l’histoire du salut ») paraîtra en 1969 (volume IV de la présente édition), tandis que les prolongements concernant l’histoire de l’Église et les fins dernières ne seront rassemblées que dans le cadre de la publication des Œuvres Complètespour former le volume V.

            Que l’Église soit envisagée dans sa genèse et sa dimension historique, à l’échelle de l’histoire de l’humanité et de ses destinées éternelles, cela n’allait pas sans impliquer une conception de sa réalité la plus profonde, comme étant l’humanité rassemblée et rachetée, selon des modalités diverses, par la grâce du Christ, – l’Église, par conséquent, comme coextensive à l’histoire du salut, substantiellement et numériquement une à travers tous les âges de son histoire, et par-delà même les limites de ce monde. Cette conception est bien celle qui sous-tend tout le grand traité de Journet dès son premier tome,mais elle rencontrait des théologiens pour qui cette vision de l’Église était incompatible avec celle qu’ils croyaient trouver dans l’encyclique de Pie XII, Mystici Corporis. Pour ces auteurs, l’Église corps du Christ dont traitait l’encyclique, qui s’en tenait délibérément à l’Église « militante », ne pouvait s’identifier à l’Église comprise comme Corps mystique de tous les justes. En d’autres termes il fallait choisir entre l’Église dont parlait Mystici Corporiset l’Église comme coextensive à l’histoire du salut et trouvant son achèvement dans la Patrie (selon la conception de nombreux Pères de l’Église – Ecclesia ab Abel –et Docteurs médiévaux, en particulier saint Thomas d’Aquin). Ne pas le faire vouait à l’incohérence et à l’inconsistance le concept d’Église, mettait l’ecclésiologie en déroute. L’objection frappait de plein fouet l’ecclésiologie de Journet lui-même, et remettait en question tout particulièrement l’essai novateur d’une théologie de l’histoire du salut auquel il s’était attelé.

            Dans un compte-rendu substantiel au livre d’un théologien autrichien – un de ces textes-clef que les Œuvres Complètesnous mettent heureusement sous les yeux– Journet répondait en déjouant le paralogisme sur lequel s’appuyait ce courant ecclésiologique : « L’Église est le corps du Christ. » Mais l’Église corps du Christ peut se trouver et être considérée sous divers états (état glorieux, état voyageur commencé, état voyageur achevé). « La règle est premièrement qu’il faut égaler pleinement l’Église au corps du Christ, et donc tel état de l’Église à tel état correspondant du corps du Christ : les incohérences commencent dès qu’on essaie d’égaler l’Église considérée sous un état, à elle-même ou au corps du Christ considéré sous un autre état. » (XIII, p.415)

 

Le débat a un enjeu important, en lui-même comme dans ses conséquences (par exemple, la question de l’appartenance à l’Église en dépend). Charles Journet s’y retrouvera confronté dans les discussions préparatoires au concile. Sa compréhension de l’Église sera acquise dans l’enseignement commun avec la constitution conciliaire Lumen Gentium (ch. I, n°2) qui élargira les perspectives et progressera au cœur du mystère. Dans cette mesure les travaux de Journet sur cette question demeurent plus que jamais un outil précieux pour l’intelligence théologique que l’Église prend de son propre mystère.

Pour aller plus avant dans l’épaisseur

            Revisitant pendant le concile le couvent dominicain de la Quercia où il avait passé quelques semaines en 1920, Charles Journet note dans son carnet, le 26 septembre 1965 : « La Quercia – revue après 45 années – l’église où à l’autel de droite, j’avais compris la Messe. »Le raccourci de l’expression fait probablement allusion à une expérience intérieure décisive. Sans doute Charles Journet a-t-il perçu alors, que la messe est la présence du sacrifice de la Croix (et non un autre sacrifice, comme le voulaient certaines approches théologiques depuis le concile de Trente). Cette expérience éclairera toute sa vie de prêtre. Elle suscitera et orientera en outre sa recherche théologique, non que la théologie soit la traduction d’une expérience spirituelle, mais parce qu’elle puise dans l’expérience spirituelle du mystère une perception plus connaturelle, une pénétration en quelque sorte transconceptuelle et vitale de son objet. En d’autres termes, l’expérience de La Quercia demandera à la théologie d’expliquer commentle mystère de la messe est la présence du sacrifice de la Croix. Ce sera le premier travail théologique dont le désir lui soit venu, le sujet de son premier entretien avec Jacques Maritain, en 1922, et de leurs échanges épistolaires qui s’ensuivront. Ceux-ci se prolongeront et seront repris jusqu’à la fin des années 60. Ce n’est qu’en 1957, par la publication deLa Messe, présence du sacrifice de la Croix(XIV, p.19-390), que Journet donnera de sa réflexion un exposé longuement mûri théologiquement, et passé par le creuset de l’expérience des choses divines.

            « Pour aller plus avant dans l’épaisseur, pour pénétrer en quelque sorte expérimentalement dans l’intelligence du dessein rédempteur, nul ne le pourra que dans la mesure où il sera lui-même brûlé du désir de sauver le monde pour Dieu. » (XIV, p.42)

                                                            * * *       

             Il aurait aussi fallu parler, entre autres, de théologie fondamentale, des Pères de l’Église – Journet consacre aux « Sources chrétiennes » plusieurs chroniques dans Nova et Vetera, dès 1944 (vol. XI), puis en 1948 (XII, 460-492) et en 1953 (XIII, p.609-628) –, de la dimension mariale de l’Église et du développement du dogme marial, de l’histoire et la théologie des religions. Comme nous avions remarqué l’importante recension du livre du P. Congar, Chrétiens désunis, en 1938, il faudrait s’arrêter à l’étude que Journet consacre en 1952 à Vraie et fausse réforme dans l’Église : « Réforme dans l’Église et réforme de l’Église » (XIII, p.534-548). Le dialogue de Journet avec les théologiens se poursuit, notamment dans les bibliographies de Nova et Vetera. La revue reste le lieu où le théologien regarde, écoute, discerne dans une lumière de sagesse, les choses de l’art, les questions qui se posent à la foi (au début des années 50 l’ « affaire Finaly », autour du baptême de deux enfants juifs pendant la guerre, avait soulevé des interrogations – et des passions – auxquelles une note de Journetavait apporté de la lumière) et à la conscience de l’homme et du chrétien (comment ne pas remarquer, en pleine guerre d’Algérie, l’éditorial sur la torture – XV, p.601-611 –   dans la même veine que les éditoriaux du théologien pendant la seconde guerre mondiale ?)   

Il était impossible, dans ces quelques notes, d’embrasser toutes les questions abordées par le théologien au cours de la décennie couverte par les quatre volumes présentés. Nous avons simplement laissé transparaître – dans cette école de théologieoù l’on n’apprend pas seulement la matière de la théologie, mais la théologie en acte – quelques attitudes concrètes du théologien, quelques exigences intérieures, quelques traits essentiels au travail théologique tel que Charles Journet l’a exercé, et que l’édition chronologique des Œuvres Complètespermet tout à la fois de voir se manifester dans la diversité des temps et des circonstances, et de saisir dans l’unité de leur inspiration.

fr. Michel Cagin, o.s.b.

[1]    Cf. Nova et Vetera, 2011 / 3, « Une École de théologie : les Œuvres Complètes de Charles Journet », p.363-366.

[2]    Charles JOURNET, Œuvres Complètes, Édition publiée par la Fondation du cardinal Journet, volume XII (1948-1951), Lethielleux-DDB, 2011, 718 p. ; volume XIII (1952-1954), DDB, 2012, 783 p. ; volume XIV (1955-1957), Lethielleux, 2016, 735 p. ; volume XV (1958), Lethielleux, 2017, 752 p.

[3]    Cf. Michel CAGIN, « ‘Pour mieux lire l’Écriture’. La lecture de la Bible, fin de la théologie et de la prédication », Nova et Vetera, 2012 / 1, p.25-42.

[4]    Cf. Michel CAGIN, « Refaire la Cité de Dieu », Nova et Vetera, 2006/1, p.53-65.

[5]    « Compte-rendu de l’ouvrage Geheimnisvoller Leib Christi nach St. Thomas von Aquin und nach Papst Pius XIIde A. Mitterer » (XIII, p.413-424). Cf. L’Église du Verbe incarné III, Œuvres Complètes, vol.IV, p.307-308.

[6]    « Cahier de Rome », dans Charles JOURNET-Jacques MARITAIN, Correspondance, vol.VI, Éd. Saint-Augustin, 2008, p.801.

[7]    « Sur le droit de baptiser les petits enfants », d’abord publié en mars 1953 dans Nova et Vetera et  dans d’autres périodiques, ce texte est intégré en 1958 comme chapitre VIIdans l’ouvrage sur La volonté divine salvifique sur les petits enfants. C’est à cet endroit qu’il est publié dans les Œuvres Complètes (XV, p.573-576).

 

 

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Vient de paraître : volume XVI

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L’édition est divisée en deux parties :

I. Le traité L’Église du Verbe incarné, en cinq volumes parus de 1998 à 2005 aux Éditions Saint-Augustin (98-1), qui réunissent les trois tomes publiés par C. Journet et leur ajoutent un volume de Compléments et inédits (2005-1).

II. La « Suite des Œuvres Complètes », rassemblant tous les autres textes publiés par C. Journet, est ordonnée selon l’ordre chronologique, mais s’est répartie en deux plans d’éditeur successifs :

1. Les Éditions Saint-Augustin, suivant un plan en dix volumes (VI à XV, après les cinq volumes de L’Église du Verbe incarné), ont publié le Volume IX : Œuvres de 1944-1947, en 2007, 1326 pages, puis ont renoncé à poursuive l’édition.

2. Les Éditions Desclée De Brouwer ont repris l’édition de cette « Suite des Œuvres complètes », mais dans une répartition nouvelle, selon un plan en quinze volumes (VI à XXI). Ont paru :

- Volume X : Œuvres de 1938-1943, en 2010, 752 pages.

- Volume XII : Œuvres de 1948-1951, en 2011, 718 pages.

- Volume XIII : Œuvres de 1952-1954, en 2012, 784 pages.

Le « volume IX » (1944-1947) publié en 2007 par les Éd. Saint-Augustin, prend place, dans cette nouvelle répartition, sous le no XI.