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    Béatification

Qui est Charles Journet ?

Charles Journet naît le 26 janvier 1891 à Genève dans une famille de petits commerçants. Il perd son père et sa soeur aînée alors qu’il est encore adolescent. Après des études secondaires classiques (un moment interrompues par un stage dans une banque), il entre, à l’automne 1913, au grand séminaire de Fribourg. Déjà lecteur assidu et passionné de saint Thomas d’Aquin, il découvre et lit (en cachette) sainte Catherine de Sienne, en qui il reconnaîtra une des inspiratrices de sa vocation d'ecclésiologue. 

Il est ordonné prêtre en juillet 1917. De 1917 à 1924 il est vicaire à Carouge (banlieue de Genève), puis à Fribourg, à la paroisse Saint-Pierre (après un bref séjour au noviciat des Dominicains de La Quercia, en Italie, en septembre 1920), puis au Sacré-Coeur à Genève. Il exerce en outre un ministère auprès des étudiants. 

Le 20 juillet 1922, il rencontre pour la première fois Jacques Maritain avec qui il est en correspondance depuis 1920. C’est le début d’une longue amitié fraternelle de plus de cinquante ans et d’une collaboration intellectuelle et spirituelle sans équivalent.

À l’automne 1924 Journet devient professeur de Théologie dogmatique au grand séminaire de Fribourg. Il le restera jusqu’en 1970, tout en gardant un ministère à Genève le week-end. À Genève, dans les années 20, il organise des conférences publiques, invite Jacques Maritain, Henri Ghéon, Paul Claudel, Maurice Denis, Georges Bernanos… Ses articles de ce temps-là et ses premiers ouvrages (L’Esprit du protestantisme en Suisse, 1925 ; L’Union des Églises, 1927) témoignent d’un combat ardent contre le protestantisme libéral ; ils révèlent en Journet un redoutable polémiste en même temps qu’ils laissent apparaître le théologien puissant qu’il sera. Les plus avisés peuvent deviner en lui une âme de contemplatif et d’apôtre qui puise l’esprit de son combat dans un amour passionné du Christ et de l’Église.

L’ouverture de Charles Journet à la vitalité de l’art contemporain et au renouveau de l’art sacré en Suisse romande n’est pas moins remarquable, mais déroute son entourage. En 1926, avec l’abbé François Charrière (futur évêque du diocèse), il fonde Nova et Vetera, revue trimestrielle de culture chrétienne (théologie, philosophie, spiritualité, art, droit, sciences…). D’abord destinée à la Suisse romande, la rue acquerra peu à peu une audience internationale et continue aujourd’hui de paraître. Au long d’un demi-siècle, ce sera une des oeuvres les plus originales de Journet, tout à fait à son image, « un coin de liberté » (comme il le dira lui-même), dont Maritain aimait « le caractère de légèreté, d’intérêt aux choses humaines, de liberté à la foi poétique et évangélique, de fantaisie si j’ose dire (avec, quand il le faut, des articles techniques aussi nombreux, aussi longs et aussi pesants qu’on voudra)… »1.

Dans les années 30, Journet entreprend son oeuvre maîtresse, L’Église du Verbe incarné, dont les trois tomes achevés, qui paraîtront en 1941, 1951 et 1969, contribuent puissamment au renouveau de l’ecclésiologie au XXe siècle2.

Pendant la seconde guerre mondiale, ses positions courageuses et clairvoyantes contre les totalitarismes et contre l’antisémitisme, son souci intrépide d’éclairer les consciences (notamment dans les éditoriaux fameux de Nova et Vetera, réunis en 1945 en un volume intitulé : Exigences chrétiennes en politique), une charité discrètement mais constamment active, font de lui une figure éminente de la résistance spirituelle et chrétienne. Il collabore aux Cahiers du Témoignage chrétien et soutient la création des Cahiers du Rhône.

Après la guerre, grâce à Jacques Maritain alors ambassadeur de France près le Saint-Siège, il rencontre à Rome Mgr Montini (futur pape Paul VI) avec qui il noue des liens profonds d’amitié.

En 1947, il participe à la Conférence internationale de Seelisberg, en 1952, au premier congrès pour la paix et la civilisation chrétienne organisé à Florence par Giorgio La Pira ; à trois reprises, dans les années 50, il se rend au monastère de Toumliline au Maroc pour des rencontres d’été entre chrétiens et musulmans ; en 1957 il participe, à l’invitation de Mgr Montini alors archevêque à Milan, à la grande mission du diocèse ; il retourne en Pologne où il avait fait un séjour vingt ans plus tôt et gardé de très vives amitiés. Depuis 1948, il participe chaque année aux rencontres de Kolbsheim, en Alsace, qui réunissent pour des échanges intellectuels des amis de Jacques Maritain. En 1960, il est nommé par Jean XXIII membre de la commission théologique préparatoire au Concile.

En janvier 1965, Paul VI le nomme cardinal : lourde épreuve pour ce prêtre qui vivait (selon l’expression du P. Georges Cottier) « comme un chartreux dans le monde ». Le 20 février il est ordonné évêque et le 25, reçoit de Paul VI la barrette de cardinal lors du Consistoire public. À ce titre il participe à la quatrième session du IIe Concile du Vatican, où il fait fait quelques interventions décisives, en particulier sur la liberté religieuse et l’indissolubilité du mariage. Il continue à résider (et à enseigner) à Fribourg, mais Paul VI le consulte à maintes reprises et lui confie quelques missions délicates.

« L’auteur de L’Église du Verbe incarné, a-t-on fort justement remarqué, n’est pas seulement un ecclésiologue, comme on le dit trop souvent : il est un théologien qui a élaboré une ecclésiologie en posant tout le mystère chrétien ».3 En plus de son grand traité sur l’Église, son oeuvre s’est accrue d’ouvrages important, entre autres : Connaissance et inconnaissable de Dieu (1943, rééd. 1969), Destinée d’Israël (1945), Introduction à la théologie (1947), Primauté de Pierre (1953), Esquisse du développement du dogme marial (1954), La Messe, présence du sacrifice de la croix (1957), Entretiens sur la grâce (1959), Le Mal (1960), Le Dogme, chemin de la foi (1963), Le Message révélé (1964). À quoi il faut ajouter des ouvrages de spiritualité : Notre-Dame des sept douleurs (1934), Les Sept Paroles du Christ en croix (1952), Une Vie de saint Nicolas de Flüe (1942, 1947, 1966), une traduction des Dernières Méditations de Savonarole.

Il meurt le 15 avril 1975. Selon son désir, il repose dans le cimetière de la chartreuse de La Valsainte où il était venu souvent. Sa tombe est semblable à celle des chartreux : une croix de bois dans la terre, sans nom.

1 Lettre de Jacques Maritain à Charles Journet, 17 février 1965.
2 Ils sont republiés dans les Oeuvres complètes en 4 volumes, augmentés d’un cinquième, « Compléments et inédits », Saint-Maurice (Suisse), Éd. Saint-Augustin, 1998-2005.
3 Gilles EMERY, o.p., dans Charles Journet, un témoin du XXe siècle, Coll. « Sagesse et Cultures », Éd. Parole et Silence, 2003, p. 426-427.